Nous avons une responsabilité à l’égard de nos filles

La conférence « Gender in Physics », organisée au CERN la semaine passée, a été l’occasion de rappeler que, depuis 20 ans, notre Organisation est à la pointe du mouvement en faveur de l’égalité hommes-femmes dans la science, une voie ouverte en 1996 avec le lancement du programme d’égalité des chances. Les femmes représentant aujourd’hui environ 18 % des effectifs de scientifiques et d’ingénieurs, on mesure le chemin parcouru depuis 1995, où elles ne représentaient qu’environ 11 % des informaticiens, 3 % des physiciens (physique théorique et appliquée) et 0,5 % des ingénieurs.

Comme l’a déclaré notre Directrice générale dans son allocution, il s'agit avant tout « d’encourager, de recruter et de mettre en capacité » les femmes qui s’engagent dans les carrières scientifiques et d'ingénierie. L'augmentation du nombre de femmes au CERN montre clairement que ces efforts portent leurs fruits. Mais l’égalité hommes-femmes n’est pas uniquement une question de parité ; continuer à « encourager » les élèves du secondaire à opter pour une filière scientifique et à « recruter » le personnel en suivant des pratiques équitables ne nous dispense pas de nous interroger sur ce qui est fait pour promouvoir un état d’esprit dans lequel chaque personne est réellement « mise en capacité » d’apporter sa contribution sur un pied d’égalité.

En chiffres absolus, il y a moins de femmes que d’hommes qui viennent voir l’ombud, mais en fait, proportionnellement à leur présence dans les effectifs, les femmes sont trois fois plus nombreuses que les hommes à accomplir cette démarche ; c’est ce qui ressort des rapports annuels de l’ombud établis au cours des six ans de fonctionnement de la structure. Bien sûr, ce constat pourrait s’expliquer simplement par une question de préférence personnelle. Après tout, comme on me l’a fait un jour remarquer, les femmes parlent plus facilement de leurs problèmes que les hommes. S’agit-il là d’une explication objective ou n’est-ce pas plutôt une idée préconçue répandue aussi bien au CERN que dans la société en général ? Un peu des deux, sans doute. Toutefois, la comparaison informelle avec d’autres organisations internationales de la région confirme l’hypothèse que l’environnement et la culture de travail ont une grande incidence : plus le nombre de femmes dans une organisation est faible, plus la proportion de femmes faisant appel à l'ombud de cette organisation est élevée.

La culture d’une organisation se définit comme les valeurs et les comportements qui contribuent à l’environnement psychologique et social propre à l’organisation en question. Elle recouvre l’ensemble des croyances et suppositions qui sous-tendent la manière dont les personnes interagissent.  Souvent, cela se manifeste par des paroles ou des comportements qui, en eux-mêmes, semblent raisonnables, mais qui, pris ensemble, contribuent à créer un environnement dans lequel seule la majorité se sent incluse.

On dit que le privilège est invisible pour les privilégiés. Et en effet, la majorité a souvent du mal à voir les barrières insidieuses, liées à la culture de l’organisation, auxquelles se heurtent les groupes minoritaires ; mais les minoritaires eux-mêmes, une fois qu’ils ont réussi à les surmonter, parfois, ne voient plus les obstacles. Pourtant, les sujets dont il est question tous les jours dans le Bureau de l'ombud, comme l’évolution de carrière, le manque de soutien, les idées préconçues, le découragement lié au sexisme ordinaire et l’absence très visible de modèle, donnent à penser que tout le monde n’a pas les mêmes chances.

En effet, une femme qui entre dans une salle de réunion où ne sont affichées que des photos de scientifiques hommes, qui lit dans un document que « L'utilisation du genre masculin doit être compris comme se référant aux deux sexes », ou qui travaille dans un environnement où tous les superviseurs sont des hommes, pourrait aussi se demander ce qui se passerait si la situation était inversée. Il est peut-être temps de se rendre compte que toutes ces petites choses contribuent à créer un état d’esprit qu’il faut changer. C’est notre responsabilité à l’égard de nos filles.

Sudeshna Datta-Cockerill

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